mercredi 7 mai 2014

Interview choc : Gary Becker analyse l’économie française

Gary Becker prix nobel d'économie est décédé ce samedi

Grâce à Contrepoints nous ne pouvons vous priver d'une interview réalisée en 1996....

Une interview de 1996 de Gary Becker, Prix Nobel d’Économie décédé samedi, brulante d’actualité. Il y parle de l’euro, des 35 heures, et des hausses d’impôts avant que ces malheurs économiques ne frappent l’économie de la France et ses citoyens. La lucidité de Gary Becker avec 20 ans de recul est impressionnante.

Texte et interview de Philippe Lacoude.


L’économiste américain Gary Becker nous a quittés ce samedi. Lauréat du Prix Nobel d’économie en 1992 et de la National Medal of Science en 2000, il était probablement un des plus grands économistes du vingtième siècle et « probablement le plus grand économiste vivant » selon les termes du professeur Tyler Cowen de George Mason University.
La majeure partie de sa carrière scientifique a consisté à appliquer la théorie économique aux choix humains non-monétaires.

Dès sa thèse de doctorat, le professeur Becker montrait que la discrimination raciale (définie comme le taux d’employés de races minoritaires ou de sexe féminin) avait tendance à être plus faible dans les industries plus compétitives (définies comme plus fortement atomistiques), prouvant que le marché est un fort facteur d’intégration raciale et d’égalisation hommes-femmes.
Plus tard, il créait de multiples branches de l’économie qui occupent aujourd’hui de nombreux chercheurs autour de ses axes de recherches : l’économie de la famille, l’économie du temps et de l’arbitrage travail-loisir, l’analyse économique de la criminalité, celle de l’immigration, celle du marché des organes humains et plus récemment l’analyse économique du marché de la drogue et de l’accoutumance.

Sur les questions d’organisation politique, il a été l’un des fondateurs de la théorie des choix publics (voir, par exemple, Competition and Democracy, JLE, Vol 1, 1958, pp. 105-109) qui a également connu un développement volumineux et fructueux, tant sur le plan théorique qu’empirique. Cette théorie, qui est « une science politique sans romance » – pour reprendre les termes de James Buchanan, prix Nobel d’Economie 1986 – applique les outils économiques pour comprendre les problèmes classiques de science politique. En ce sens, elle participe au programme beckerien d’analyse des choix des politiciens à travers une vision économique.

Gary Becker restera aussi comme le premier économiste à avoir donné une définition cohérente à la notion de « capital humain » en économie. Son livre Human Capital (1964) est devenu la référence sur ce sujet. Dans la perspective de Becker, le capital humain – somme des compétences pratiques, des connaissances théoriques, des habitudes, de la personnalité, des capacités cognitives d’un individu – est similaire aux « moyens physiques de production », par exemple, les usines et les machines. Nous investissons tous dans notre capital humain (en allant à l’école, en lisant, en échangeant, en travaillant, en se soignant). Notre succès à accumuler du capital humain conditionne notre salaire qui n’est autre que le rendement de ce capital sur le marché du travail. Dès lors, aller à l’école, lire, échanger des idées, travailler, ou se soigner peut se résumer à de simples décisions sous l’angle de l’analyse marginaliste. À l’heure où la France envoie de par le monde un esprit insipide pour discourir pompeusement de la montée des inégalités auprès d’instances tout aussi soporifiques, les Français feraient bien de se pencher sur l’analyse beckerienne de cette question : en utilisant les outils corrects, dont la notion de capital humain, lui et ses collègues arrivent à la conclusion inverse de celle de notre marxiste de salon, à savoir que les inégalités de revenus ne croissent pas entre pays au niveau mondial.

Gary Becker devait tous ces succès à sa brillance, à son travail acharné mais aussi à son accessibilité. Un homme charmant, il se rendait toujours disponible pour donner son avis à des débutants en sciences économiques. Je souhaiterais illustrer mon propos par trois anecdotes :
  • Dans son article sur Gary Becker dans le Washington Post, Ilya Somin, Professeur de Droit à la George Mason University School of Law, raconte qu’il avait « échangé des emails avec lui sur un sujet de recherche mutuel, il y a plusieurs années. [Il] était sceptique qu’un lauréat du prix Nobel réponde à une demande d’un obscur professeur adjoint dans un autre domaine. Mais quelques heures après qu’il ait envoyé un courrier, Gary Becker avait renvoyé une réponse très instructive ».
  • Mon ami Peter Boettke racontait récemment que, professeur adjoint à ses débuts à NYU, il avait envoyé à Gary Becker un papier qui critiquait son article sur la concurrence entre groupes d’intérêt (QJE). Le professeur Becker n’avait pas répondu immédiatement. Mais quelques mois plus tard, lors d’un colloque, il a vu Peter et lui a demandé de marcher avec lui pour parler de son papier. Il a passé près d’une heure avec lui, pour lui expliquer pourquoi il pensait qu’il avait tort et la différence entre Stigler, Buchanan, Friedman et Hayek sur cette question.
  • Grâce à mon directeur de thèse, le professeur Pascal Salin, j’avais rencontré Gary Becker à la réunion de la Mont-Pèlerin de 1994. Apprenant sa venue à Paris à l’occasion du colloque international « Emploi : la science économique donne la réponse », organisé par l’Association pour la Liberté Economique et le Progrès Social (ALEPS) sous la direction du Professeur Jacques Garello, j’ai appelé son secrétariat à l’université de Chicago pour lui demander une interview pour Le Figaro Économie dont les pages opinions étaient à l’époque dirigées par le très talentueux Professeur Jean-Jacques Rosa.
Quelques jours plus tard, simple thésard, je m’asseyais en compagnie du professeur Becker pour recueillir les propos ci-dessous. Dans la mesure où l’ineptie présidentielle, gouvernementale et législative n’a hélas fait qu’embellir en France, les propos de Gary Becker d’avril 1996 sont d’une actualité mordante, que ce soit à propos des déficits, de l’emploi, de l’euro ou du partage du travail…

Philippe LacoudeQuel est votre sentiment sur le chômage ?

Professeur Gary S. Becker – L’une de ses premières causes est la réglementation du travail. Par exemple, les entreprises renoncent à embaucher une personne qu’elles ne pourront pas licencier plus tard. Pour cette raison, le secteur privé européen n’a pas significativement accru le nombre de postes offerts. De fait, vous avez un chômage de longue durée presque cinq fois supérieur à celui des États-Unis.
J’ai bien peur que le gouvernement actuel n’augmente la réglementation plus qu’il ne la supprime.

Quel est le rôle spécifique du salaire minimum ?
En France, le salaire minimum est de 37 francs de l’heure, soit 75% de plus qu’aux États-Unis. En juillet dernier, le gouvernement l’a augmenté de 4%, ce qui est exagéré. Le salaire minimum français est l’un des plus hauts du monde et cause des dégâts considérables.
Les travailleurs dont la productivité est inférieure à ce minimum quittent le marché du travail : ils ne peuvent pas trouver d’emploi. Ce sont généralement des jeunes gens, des immigrés, des employés peu qualifiés, ou les femmes revenant sur le marché du travail après une absence.

Mais si le salaire minimum n’avait pas existé, les salariés ne gagneraient-ils pas deux ou trois fois moins ?
Si vous supprimez le salaire minimum, vous fournissez de nouveaux emplois. Ceci est particulièrement vrai en France où la fraction de la population concernée est plus importante qu’aux États-Unis.
Les personnes qui sont aujourd’hui payées au salaire minimum continueraient à être payées à un niveau sensiblement équivalent car elles auraient toujours la même productivité marginale. En revanche, plus de gens pourraient être employés.

La machine tue-t-elle l’emploi ?
Non, certainement pas. Au contraire, la machine accroît la productivité des travailleurs et permet de payer des salaires toujours plus hauts. C’est une erreur courante. Nous utilisions déjà la machine il y a cent ans : l’accroissement du chômage est un phénomène bien plus récent que celui des gains de productivité.
Dans certaines industries, il peut y avoir une baisse de l’emploi due à son introduction. Mais sûrement pas à l’échelle d’une économie : les emplois perdus sont précisément dus à la demande de travail dans d’autres domaines. Même à l’échelle d’un secteur, la réponse n’est pas évidente : si la mécanisation permet de diminuer les prix, la demande peut s’accroître suffisamment pour permettre la création d’emplois.
Bien sûr, ceci n’est vrai que si le marché du travail fonctionne. Si le gouvernement ou les syndicats empêchent les ajustements de se produire, alors l’introduction de la machine donne l’illusion statistique de détruire l’emploi mais la cause réelle est la réglementation. Ce phénomène est probablement à l’œuvre en Europe et en France depuis le début des années 1980.

Le développement des marchés financiers n’est-il pas cause de chômage ?
Il n’y a aucun lien entre la montée du chômage et la dérèglementation des marchés. Les exemples américains et anglais le prouvent.
Au contraire, la France n’est pas allée assez loin : il est crucial de dérèglementer si vous voulez être compétitifs dans une économie mondialisée et éviter une fuite des capitaux flottants. Dans votre pays, il reste trop de banques et de compagnies d’assurances publiques et déficitaires. Le programme de privatisation devrait reprendre.

Quel est l’impact des aides sociales ?
On constate en Europe, en Suède et en France en particulier, mais aussi aux États-Unis que, s’il n’est pas profitable de travailler, certaines personnes, notamment celles qui font des travaux peu gratifiants, travaillent au noir pour bénéficier des aides. C’est un principe économique de base.

Le niveau du taux marginal d’imposition crée-t-il du chômage ?
La question est mal posée. En fait, les hauts taux n’accroissent pas directement le chômage, mais ils réduisent l’emploi et rendent l’économie moins prospère. Le niveau de vos impôts m’inquiète : il décourage l’offre de travail.
Mais ne confondez pas augmentation de l’emploi et baisse du chômage. Une baisse d’impôt peut pousser les gens à rentrer sur le marché du travail, augmentant de ce fait l’emploi, mais ne réduisant pas d’autant le chômage : les effectifs employés augmentent mais le nombre de personnes souhaitant travailler également.

Que pensez-vous de notre politique monétaire actuelle ? [En 1996, la banque centrale sous la houlette de Jean-Claude Trichet faisait la politique du « franc fort » essayant coûte que coûte de s’arrimer au mark pour préparer l’euro.]
Tout dépend de l’évolution du mark. Mais comme ce dernier est fort, le soutien du franc coûte cher à vos entreprises : les produits français sont renchéris et les exportations freinées. Vos surplus commerciaux ne sont pas forcément un bon signe : ils ne peuvent pas s’analyser indépendamment de la balance des capitaux.
Cela me rappelle l’époque où, au début des années 1980, le Chili a arrimé le peso au dollar. Quand le dollar est monté, le peso a suivi et beaucoup d’entreprises ont fait faillite. Cela a stoppé net la libéralisation qui n’a pu reprendre que trois ans plus tard.
De ce point de vue, les changes flexibles sont une bonne politique. Je crois en l’Europe, mais si j’étais vous, je ne poursuivrais pas la construction de l’union monétaire. J’instaurerais une forme de concurrence entre les monnaies en dotant chacune du cours légal dans chaque pays. On pourrait alors les utiliser pour toute transaction, faire sa comptabilité et même payer ses impôts. Ainsi, la demande de monnaie serait plus élastique, empêchant le recours à l’impôt d’inflation.

Vos positions ne seront pas populaires auprès des responsables français.
Peut-être, mais elles le seront auprès des Français eux-mêmes. Les peuples ne veulent pas de l’euro : les sondages montrent qu’en Allemagne un référendum déboucherait sur un rejet de la monnaie unique.

Après cette analyse des vraies et fausses causes du chômage, pourriez-vous évoquer ses solutions traditionnelles, et en particulier la réduction des déficits ?
Nous avons trop tendance à nous concentrer sur la réduction des déficits. Tout dépend de la façon dont on atteint cet objectif : si c’est par une augmentation de l’impôt, je suis contre, c’est une erreur ; si c’est par une réduction du secteur public, c’est une bonne chose.

Que pensez-vous de la taxation de l’épargne ?
C’est dramatique. Taxer le capital réduit son accumulation et, par conséquent, la croissance, la prospérité et les salaires des travailleurs. C’est une politique perverse qui conduit à l’opposé de l’effet escompté.

Mais ne pensez-vous pas que l’on doive augmenter la consommation ?
Non. On devrait plutôt encourager l’investissement en supprimant la double taxation de l’épargne.

Pourrait-on baisser le chômage en réduisant l’immigration ?
L’immigration ne met pas les Français au chômage : dans un marché de l’emploi flexible, elle n’aurait presque pas d’impact. Simplement, elle affecterait les salaires des travailleurs les moins qualifiés et accroîtrait celui des plus qualifiés.
Dans un marché très réglementé, on a l’impression statistique que l’immigration crée du chômage parce que les immigrés ne trouvent pas d’emploi à leur arrivée.
Les États-Unis sont là pour prouver qu’il est possible d’atteindre le plein emploi et d’absorber une forte immigration. Cette question a été très étudiée, mais personne n’a jamais prouvé que l’immigration accroissait le chômage.

Que pensez-vous du partage du travail ? [En 1996, la France était en plein débat sur les « 35 heures »... Un an plus tard, c’était la loi avec les conséquences prédites par Gary Becker.]
Je pense que c’est une manière coûteuse et inefficace d’en organiser le marché. L’économie fonctionnera encore moins bien. Beaucoup de gens souhaiteront faire des heures supplémentaires, cumulant des emplois, parfois au noir.
En particulier, il est impossible de diminuer le temps de travail de, disons, 40 à 30 heures et de maintenir les salaires. Cela conduirait à une hausse du salaire horaire de 33%, donc à une baisse de la demande de travail. Cela entraînerait une hausse et non une baisse du chômage.

Quels seraient les effets d’une bonne politique de l’emploi ?
Beaucoup de problèmes sont liés au chômage, la criminalité par exemple. L’augmentation des chances d’embauche résoudrait en partie ce problème en donnant un avenir aux jeunes gens en difficulté. De même, la perte d’un emploi est souvent à l’origine de drames familiaux : la baisse du chômage est une bonne politique familiale. Le ressentiment envers les immigrés s’estomperait aussi probablement en partie.
En un sens, parce qu’ils touchent les pauvres, ces problèmes sont plus importants que la seule croissance du revenu monétaire.

Quelle est la politique économique idéale ?
Si votre question se rapporte au marché de l’emploi, je pense qu’il faut le déréglementer rapidement et diminuer fortement le SMIC.
Plus généralement, je pense qu’il faudrait réduire le secteur public par un programme de privatisation massif, incluant la Sécurité Sociale à laquelle il faudrait substituer des fonds de pensions, de façon à accroître l’accumulation de capital.
Une baisse massive des cotisations sociales et de l’impôt serait aussi très bénéfique pour l’économie.
Enfin, il est très important de maintenir une croissance stable de la masse monétaire. Cela rend les anticipations plus précises : il faut que les gens sachent ce que fait la banque centrale.

Et le déficit budgétaire ? [En 1996, le niveau de la dette publique augmentait rapidement vers la barre des 60% du PIB.]
Le problème du déficit budgétaire se résoudra de lui-même si vous avez une bonne politique de réduction de la dépense et de l’impôt.

Est-il possible de revenir au plein emploi dans les pays industrialisés ?
Bien sûr. La complexité de nos économies n’explique nullement le chômage, comme le prouve l’exemple des États-Unis, de Hongkong, du Chili ou de Singapour.

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